5 février 2016 Ln Arnal 0Comment
Temps de lecture estimé : 5 minutes

Le dernier film de Tarantino est sorti en début d’année sur les écrans. Proposant un huis-clos de personnes se retrouvant bloqué dans une maison au milieu d’un blizzard. Un chasseur de prime transporte une femme qui doit être jugée et pendue. Il suspecte que des complices vont tout faire pour la libérer. En quelques heures, le vrai visage de chacun va être dévoilé par les uns et les autres. Et oui sans le savoir au départ, tous se sont déjà croisés ou ont entendus parler des autres. On dit souvent que nous sommes tous contacté les uns aux autres par au maximum six personnes. N’avez-vous jamais découvert au détour d’une discussion une connaissance commune avec une personne qui vous venez de rencontrer ? Mais qu’en dit la science ? Cette croyance est-elle réaliste ?

Le lieu du huis-clos
Le lieu du huis-clos Copyright 2015 The Weinstein Company. All Rights Reserved

En 1929 dans sa nouvelle Chaînes, l’auteur Hongrois Frigyes Karinty écrit une nouvelle de Science-Fiction où un des personnages pense que deux personnes sont connecté au maximum à travers 5 personnes se connaissant une à une. Cette hypothèse fait écho dans un monde où les villes se développent. Les communications et les transports sont de plus en plus rapides et facile à travers le monde. Il en résulte une impression de connaître des personnes bien plus variée qu’avant et que les distances diminuent. Cette idée sera reprise par la recherche scientifique par le sociologue Stanley Milgram (dont nous avons déjà parlé) en 1967. Il mènera une série d’expérience nommé du « petit monde ».

La base de ces expériences est que Milgram envoie des lettres à des personnes choisie dans les villes d’Omaha dans le Nebraska ou de Wichita dans le Kansas (selon les variantes). Ces personnes recevaient une lettre qui devait arriver à une adresse précise à Boston dans le Massachusetts et ainsi traversées largement les USA. Boston est également socialement éloigné des deux autres villes. Les participants devaient remettre la lettre en mains propre à une connaissance personnelle (qu’elles.ils appellent par leur prénom). Ce passage devait se faire ainsi de mains en mains jusqu’à que la lettre arrive à destination. Une liste était attachée à la lettre pour pouvoir retracer le parcours de la lettre. L’expérience a donné des résultats très divers. De façon générale, peu de lettres arrivèrent à destination. Mais certaine arrivèrent en quelques jours. Certaines ne sont passées qu’entre quelques mains tandis que d’autres passe par neuf ou dix personnes. En moyenne, les lettres qui sont arrivées sont passées par 5,5 personnes. Enfin, il est a noté que les personnes ont essayés d’abord de trouver des personnes proches géographiquement de la destination que de quelqu’un qui connaitrait la destinataire.

Ces expériences ont reçus différentes critiques sur la méthodologie des expériences. La première critique est liée au choix des personnes recevant la lettre en premier. Elle n’est pas choisie au hasard mais recrutée sur annonce. Elles ne sont pas forcément représentatives de la population américaine. De plus seules les personnes pensant avoir des relations permettant de transmettre efficacement la lettre se présentent. Il en découle que les chaînes longues de personnes sont sous-représentés. Une autre critique est dû au fait que les personnes devaient choisir dans leurs amis qui avait le plus de chance de connaitre la destinataire. Il n’est pas sûr que le cheminement de proche en proche le plus court ait été réalisé.

Mais au-delà de l’expérience de Milgram, ce type de connexion en chaîne est surtout étudié en sociologie avec les réseaux sociaux. Ces réseaux sont des représentations (graphiques) des relations entre les personnes. Ce type d’étude repose sur la Théorie des graphes issue des mathématiques. Les graphes sont des constructions mathématiques pour représenter des objets (nœuds) liés entre eux (par des arrêtes). En mathématiques, cela permet de résoudre des problèmes tels que le théorème des quatre couleurs ou le problème des sept ponts de Königsberg… En dehors des mathématiques, cela permet d’étudier les liaisons entre les neurones dans un cerveau mais également la propagation de maladies. Cela est aussi utile en informatique pour visualiser les données. Pour les sociologues, cela permet de travailler sur les réseaux de personnes. Cela peut permettre de voir comment une information peut se disperser dans une communauté, identifier les personnes importantes (qui auront beaucoup de relations) ou de voir comment différentes communautés peuvent être connectées.

Malgré la difficile testabilité de la théorie des six degrés de séparation (et donc de sa scientificité), elle reste très populaire. L’apparition des sites de réseaux sociaux a permis de facilement voir les connections entre les utilisateurs et de calculer une distance moyenne entre deux utilisateur pris au hasard. Ainsi l’équipe de Facebook travaillant sur les données a publié une étude scientifique le 4 février 2016 reposant sur les 1.59 milliards d’utilisateur.rice.s actifs du réseau social. Cette étude montre une distance moyenne de 3,57. En 2011, cette distance était de 3,74 et de 4,28 en 2008. Des études similaires ont été menées sur Twitter et les distances moyennes trouvées étaient de 4,67 et de 3,435 selon le protocole utilisé. Dans ces études autour des réseaux sociaux, il ne faut pas oublier que ce qui pousse généralement les personnes à s’inscrire est la présence d’amis et de connaissances. Enfin Twitter propose des relations asymétriques (je peux suivre quelqu’un que je trouve intéressant et cette personne peut ne pas me suivre) ce qui peut redéfinir le terme d’ami.e.s/connaissances.

Les modèles mathématiques ont également été utilisés pour simuler le degré de séparations des humains. Avec un réseau aléatoire de 6 milliards de nœud étant connectés à 30 nœuds, le degré de séparation moyen est alors de 6,6. Les 6 milliards représentent 90% de la population mondiale, les 10% restant étant trop jeunes pour participer. Mais encore une fois, cela reste un modèle et les humains ne sont pas interconnectés de façon aléatoire.

Malgré tous ces études montrent que même si la théorie des six degrés de séparation n’est pas vérifiée ou scientifique, elle n’est pas si absurde qu’on pourrait penser de prime abord. Elle fonctionne bien au sein de communauté assez fermé. Ainsi les mathématiciens ont défini le nombre d’Erdős qui est une distance collaboration. Le lien entre les scientifiques s’établit par le fait de co-signer une publication scientifique. Dans l’industrie cinématographique, on parle de nombre de Bacon qui est une distance similaire, le lien étant établi par le fait d’être crédité pour un même film. Kevin Bacon et Paul Erdős ont été choisi car ils ont publié/joué avec des personnes très variées. Il est également possible d’additionner les deux ce qui donne lieu au nombre d’Erdős–Bacon. Ainsi pour les actrices scientifiques, Danica McKellar a un nombre de 6 (4+2), Mayim Bialik et Natalie Portman ont un nombre de 7 (5+2) toutes les deux. Les scientifique Carl Sagan a lui un nombre de 6 (4+2) et l’acteur Colin Firth un nombre de 7 (6+1).

Pour en revenir au film, il s’agit d’un très bon huis-clos bien maîtrisé par Tarantino. Ce dernier a travaillé les dialogues entre les personnages et montre tout son talent scénaristique. Il sait attirer notre attention (et celle des personnages) là où il veut pour mieux nous surprendre sans pour autant sortir les retournements de situation de nulle part. Les personnages sont d’excellents de personnage tant de Tarantino que de western où personne n’est vraiment ce que les autres (et le spectateur au départ) pensent ce qu’ils sont. Chacun possédant une vision des autres personnages et la réalité se trouvant bien souvent plus nuancé ni bon ni méchant. Mais cela reste un film de Tarantino et si vous êtes allergique à ce style passez votre chemin.

Pas tout compris ? Tu as des remarques ? Une erreur s’est glissée dans le texte ? N’hésite pas à laisser un commentaire, j’y répondrais avec plaisir.

Pour aller plus loin :

Articles de Milgram de 1967 et 1969
Etude Facebook sur les distances de séparation des membres du réseau social
The Science of Six Degrees of Separation, une vidéo (en anglais, sous-titres anglais disponible) par Veritasium

Note perso

[display_rating_form]
La note des lecteurs :
[display_rating_result]

Les Huit Salopards (The Hateful Eight), 2015
Réalisé par Quentin Tarantino
Avec Samuel L. Jackson, Kurt Russell, Jennifer Jason Leigh…
Nationalité américaine
Durée 2h48

La bande annonce en VOSTF

La fiche Allociné Les Huit salopards

Enregistrer

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Si vous déposez un commentaire sur notre site, il vous sera proposé d’enregistrer votre nom, adresse de messagerie et site web dans des cookies. C’est uniquement pour votre confort afin de ne pas avoir à saisir ces informations si vous déposez un autre commentaire plus tard. Ces cookies expirent au bout d’un an.

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.